le saviez-vous ? « Handicap au cinéma 2 : drames et empathie du spectateur »

publié le 02 mars 2017

Nous avons vu que l’une des premières représentations du handicap au cinéma résidait dans l’image du « monstre » et dans les prémices du cinéma fantastique. (lien vers l’article « Handicap au cinéma 1 : aux débuts du cinéma fantastique » )

Par la suite, le cinéma privilégie bien souvent l’approche dramatique et le handicap est perçu comme une destinée tragique. Ce genre de film prend son essor à partir de l’entre-deux-guerres et après la Seconde Guerre Mondiale, alors qu’une population traumatisée par la guerre a vu revenir les soldats amputés ou sombrant dans la folie. Sans le nommer « handicap », on parle à ce moment-là « d’invalides de guerre » ou de « gueules-cassées ». Dans ce contexte, c’est alors toute une population qui prend conscience que le handicap peut toucher tout le monde. La thématique du handicap se développe alors au cinéma, non pas avec des personnages handicapés de naissance mais qui le sont devenus.

Cette idée perdure dans le cinéma du XXème siècle et du début du XXIème : dans la plupart des films dramatiques traitant du handicap physique celui-ci résulte de la guerre, ou d’accidents, et devient un obstacle dans la vie du personnage. Prenons le cas d’Étreintes Brisées, film de 2009 de Pedro Almodovar : le film met en scène un cinéaste devenu aveugle suite à un accident. De même dans De Rouille et d’Os (Jacques Audiard, 2012) dans lequel le personnage se retrouve en fauteuil roulant après avoir perdu ses jambes, ou dans L’Homme de Chevet, film de 2009 adapté du roman éponyme de 1995, dans lequel une femme très sportive devient tétraplégique suite à un accident de voiture. Ces films ont le point commun de présenter des personnages dont le handicap soudain les empêche dans un premier temps de poursuivre leur passion (le cinéma, le sport), bouleverse leurs certitudes et leurs illusions.

Avec cette idée de « cela pourrait arriver à tout le monde », ces films cherchent à émouvoir le spectateur et à susciter son empathie. Certains films cherchent ainsi à mettre réellement le spectateur « à la place » du personnage. Prenons l’exemple de Johnny s’en va-t-en guerre, film réalisé en 1971 par Dalton Trumbo, d’après le roman du même auteur, écrit en 1939. Le film présente un jeune homme grièvement blessé pendant la Première Guerre mondiale qui a perdu ses quatre membres, la parole, l’ouïe, la vue et l’odorat. Seul lui reste le sens du toucher, et par ce biais, il reste conscient du monde extérieur bien que cela fasse débat auprès des médecins qui le suivent. Durant une grande partie du film, on suit donc ce personnage à travers ses souvenirs en images mais également toutes ses pensées en voix-off, ses réactions à ce qui se passe autour de lui, ses peurs, ses émotions … pour une empathie totale avec ce personnage. Le Scaphandre et le Papillon, film de 2007 adapté du livre autobiographique de Jean-Dominique Bauby, se concentre sur ce que voit et ressent le personnage principal. La caméra subjective met le spectateur dans la position de ce personnage atteint du « locked-in syndrome » : il ne peut plus bouger, ni parler, ni même respirer sans assistance, d’où l’image du scaphandre. Seul son œil droit peut encore bouger et lui permet ainsi de communiquer. La caméra subjective montre alors le monde par les yeux du personnage : parfois un peu flou, avec des hors-champs frustrants dus au fait qu’il ne peut pas bouger la tête pour regarder ce qu’il veut. Le bruit de sa respiration assistée est également très présent. La réalisation de ces scènes-là met tout en œuvre pour que le spectateur se mette « à la place » du personnage, puisse expérimenter ce qu’il ressent et éprouver presque physiquement l’enfermement dans lequel il se trouve.

Les exemples seraient encore nombreux, le drame est sans doute le genre cinématographique qui a le plus jusqu’à présent exploité le thème du handicap dans ses scénarios. Le handicap y est surtout présenté de manière tragique et le moteur principal de ces films reste l’empathie du spectateur.

pour aller plus loin

Guerre et handicap, la mémoire vaine, Denis Poizat, ERES, 2005
The Cinema of Isolation: A History of Physical Disability in the Movies (ouvrage en anglais : Le cinéma de l’isolement : Histoire des handicaps physiques dans les films), de Martin Norden, Rutgers University Press, 1994.
Corps infirmes et sociétés: essais d’anthropologie historique, Henri-Jacques Stiker, Dunod, 2005.